mercredi 22 mars 2017

La maison délicieuse / Augustin Berque

Fig. 1 La maison délicieuse aux quatre 4x4.
(CC) Augustin Berque & Francine Adam
Proposé à la revue Sensibilités

La maison délicieuse

par Augustin Berque

Résumé – « Maison délicieuse » est une expression qu'employa l'abbé Marc-Antoine Laugier dans son Essai sur l'architecture (1753) à propos de la description que le Père Attiret, jésuite employé à la Cour de l'empereur de Chine, avait faite de l'une des constructions qui agrémentaient le Jardin de la clarté parfaite (Yuanmingyuan). Un équivalent chinois du Petit Trianon, en somme. À cette époque se sont croisées, dans l'Europe des Lumières, la tradition européenne du paysage de la pastorale, venue de la Grèce antique, et celle de l'ermitage paysager, venue de Chine par les jardins anglo-chinois. Plus tard, croisé encore avec l'inspiration nord-américaine de la little house on the prairie, ce courant devait engendrer l'idéal pavillonnaire des banlieues du XXe siècle, puis celui de l'habitat ruraliforme qui, avec l'automobile, s'est diffusé dans les pays riches. Habiter au plus près de la nature ! Cet idéal urbain est essentiellement une quête de paysage. On retracera l'histoire de ses motivations, pour terminer sur le problème qu'il nous faut aujourd'hui résoudre : cette quête de « la nature » (en termes de paysage) aboutit à détruire la nature (en termes d'écosystème).

mercredi 15 mars 2017

La « femelle mystérieuse » ou « l'esprit de la vallée » / Caroline Alder

Séminaire « Mésologiques » 2014-2015, « Milieu, art, poétique »
École des Hautes Études en Sciences Sociales
Qian Xuan - Début d'automne, 13ème siècle (source

La « femelle mystérieuse » ou « l'esprit de la vallée » : 

quand une métaphore résonne avec la réalité


Par Caroline Alder

Au VIème siècle avant notre ère, Laozi affirmait : «L’Esprit du Val est à jamais vivant ; on parle là de la Femelle mystérieuse. La Femelle mystérieuse a une Ouverture d’où sortent le Ciel et la Terre. L’imperceptible jet coule indéfiniment ; on y puise sans jamais l’épuiser. (L’Esprit descend dans la Vallée et en remonte, c’est le souffle ; Esprit et Vallée se tiennent embrassés, c’est la Vie.) »

Dans la philosophie chinoise, la vallée est associée à la féminité, au Yin, et, en elle, jaillissent le ciel et la terre, la vie, grâce au souffle qui y circule. Aussi, en Chine, le terme shenling 神靈 signifie « âme spirituelle ». En se référant à la réincarnation bouddhique, Anne Cheng précise: « Les Chinois éprouvent d’abord quelque difficulté à concevoir des réincarnations successives sans supposer l’existence d’une entité permanente pour les sous-tendre. D’où l’idée d’une « âme spirituelle » et immortelle (shenling 神靈) qui transmigre à travers le cycle des renaissances, alors que le corps matériel se désintègre à la mort. Cette idée ne fait que reprendre la croyance taoïste en un au-delà spirituel - voire physique - du corps. […]. »

mercredi 8 mars 2017

Imintanout / Augustin Berque

Top Afri North Morocco South Atlas Moutains
(TimeLife)
Proposé à EspacesTemps
Imintanout
d’un questionnement de Jacques Lévy
à la Femelle obscure
par Augustin Berque

La série de films pédagogiques Un chercheur, un lieu / Placing a space thinker, réalisée par Jacques Lévy, s’articule à dix questions que l’on trouvera ci-après dans l’ordre de 1 à 10. Le chercheur était en l’occurrence Augustin Berque, et le lieu Imintanout, au pied du Haut-Atlas occidental sur l’itinéraire de Marrakech à Agadir. Le tournage a été réalisé le 19 avril 2014. Le présent texte reprend sous une forme plus élaborée les réponses d’Augustin Berque à Jacques Lévy dans le film.

1. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
            De prénom, je m’appelle Augustin, ce qui en l’occurrence a doublement lieu d’être. En premier lieu, nous sommes ici en Berbérie, et Aurelius Augustinus – saint Augustin – était Berbère. Il est connu en arabe et en berbère comme Qaddis Oghistin (saint Augustin). En second lieu, ce prénom embraye à mon patronyme, Berque, nom landais qui en gascon veut dire « le Brèche-Dent ».

mercredi 22 février 2017

Trouble dans l’anthropisation / Anne Simon

A portrait of "Red"
a Judas Goat who leads sheep into the slaughter house
William Vandivert, 1937
source
Séminaire du 09 novembre 2016

Trouble dans l’anthropisation

L’élevage industriel en littérature 

Anne Simon

La zoopoétique, approche littéraire des textes que je suis en train de formaliser, a pour objectif de mettre en valeur la pluralité des moyens stylistiques, linguistiques, narratifs et thématiques que les écrivains mettent en jeu pour restituer la complexité des vivants, et notamment la diversité des comportements, des interactions et des mondes animaux. Cette approche entre en dialogue avec les autres disciplines qui placent les bêtes au centre de leur réflexion, pour cerner ce qui en elles fait débat, fonctionne comme enjeu, comme verrou, comme point aveugle ou comme moteur. Comprendre ce qui se joue dans un autre champ permet en effet d’alimenter une vision rénovée de la littérature, et de cerner quels apports propres les études de lettres peuvent apporter à la question animale.

vendredi 17 février 2017

Entrée d’Augustin Berque au Temple de la renommée terrestre de Kyōto

Photographie Frédéric Joulian (CC)
Centre de conférences international de Kyōto
11 février 2017

Entrée d’Augustin Berque au Temple de la renommée terrestre de Kyōto


L'entrée au Temple de la renommée terrestre de Kyōto (Earth Hall of Fame KYOTO) récompense depuis 2010 des contributions à la protection de l’environnement. La cérémonie a eu lieu au Centre de conférences international de Kyōto, là précisément où fut conclu en 1995 le protocole de Kyōto.

mercredi 8 février 2017

Encyclopédisme et critique de la modernité / L. Duhem

La Documentation personnelle. Analyse et synthèse
Paul Otlet (1943)
(source)
École des hautes études en sciences sociales
La mésologie et les sciences : interactions critiques
– Journée d’étude, jeudi 24 novembre 2016 –

Encyclopédisme et critique de la modernité

unifier les sciences par le milieu selon Berque et Simondon 

Ludovic Duhem


1. Trois difficultés préliminaires
Sans détour, il faut commencer par mettre en évidence les difficultés posées par le titre de mon intervention, au risque de nous laisser prendre dans un cercle.
- Première difficulté : l’« encyclopédisme » et la « critique de la modernité » sont ici associés alors qu’il s’agit de deux idées contradictoires.
La première, l’encyclopédisme, renvoie essentiellement à la modernité, celle de l’époque dite des Lumières où l’Encyclopédie fut rédigée par des « gens de lettres » sous la direction de Diderot et d’Alembert à partir de 1752. Comme vous le savez, les Lumières reposent sur l’idée que la raison triomphe de toutes les ombres, de toutes les illusions, de toutes les superstitions, à condition que la capacité à penser par soi-même que tout homme possède soit libérée de toutes les influences, de toutes les habitudes, et surtout de toutes les tutelles sous lesquelles chaque homme a tendance à se placer par paresse et par lâcheté.  

mardi 31 janvier 2017

Qu'est-ce qu'une logique du milieu, et pourquoi nous en faut-il une aujourd'hui ? / Augustin Berque

Cloche du soir au monastère de Mii
Cloche du soir au monastère de Mii, Utagawa Hiroshige
(source)
École des hautes études en sciences sociales / Université Pierre et Marie Curie
Colloque international Milieu / Mi-lieu, 14-15 novembre 2016

Qu'est-ce qu'une logique du milieu,
et pourquoi nous en faut-il une aujourd'hui ?

par Augustin Berque

Résumé – Une logique du milieu n'est ni une logique de l'identité du sujet S (de type aristotélicien), ni une logique de l'identité du prédicat P (de type nishidien); c'est une logique trajective, où S est saisi en tant que P. En principe, la science absolutise S (le sujet du logicien = l'objet du physicien), tandis que la religion absolutise P (la Parole qui, étant auprès/au sujet de Dieu, est Dieu); en pratique, on est toujours au milieu des deux, dans la trajection de S en tant que P. Cette trajection, sous le nom de "tonation" (Tönung), a été montrée par Uexküll dans les milieux animaux (Umwelten). De là, on la retrouve chez Heidegger, pour qui l'étant est "quelque chose en tant que quelque chose" (etwas als etwas), soit S en tant que P. C'est la logique du als, l'en-tant-que. Heidegger en a tiré le concept de "dispositif" (Gestell). Tant cet als que ce Gestell étaient - mutatis mutandis - présents dans le bouddhisme dès le Ve siècle, et s'y retrouvent aujourd'hui en japonais sous le nom, respectivement, de soku 即 et de sesetsu 施設. Pourquoi nous faut-il aujourd'hui une logique du milieu? Parce que l'absolutisation de S mène à un réductionnisme qui annihile virtuellement l'interprète I de S en tant que P (i.e. l'humain en particulier, et le vivant en général), tandis que l'absolutisation de P aboutit virtuellement au dogmatisme et au fanatisme. Il nous faut penser la ternarité S-I-P, car la binarité S-P est mortifère.

mercredi 25 janvier 2017

Existe-t-il un mode de pensée forestier ? / Augustin Berque

Ashida, extrait des Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō
Utagawa Hiroshige
(source)
Groupe d’histoire des forêts françaises
– Journée d’étude du 28 janvier 2017 –
Maison de la recherche de l’Université Paris-Sorbonne
Forêts, arts et culture : lieux de récits et esprits des lieux

Existe-t-il un mode de pensée forestier ?

par Augustin Berque

Résumé – On rappelle d’abord la distinction mésologique entre milieu et environnement (Umwelt et Umgebung chez Uexküll, fûdo et kankyô chez Watsuji). Dans un milieu humain, la réalité d’une forêt n’est pas seulement écologique, elle est éco-techno-symbolique. Cette réalité n’est ni seulement objective, ni seulement subjective, elle est trajective. On brosse ensuite un tableau écologique des formations végétales au Japon, avant de montrer la prégnance du végétal dans la civilisation japonaise. Il n’y a pas là détermination causale de la culture par l’environnement, mais identification de la culture à son milieu par des chaînes trajectives, fonctionnant comme les « chaînes sémiologiques » barthésiennes. On termine sur l’hypothèse que la profusion de la vie dans la forêt de mousson a peut-être favorisé une disposition à penser la complexité du concret.

mercredi 18 janvier 2017

Thinking the ambient / A. Berque

Gyotaku Print - Leaf Skeletons - Cottonwood, Populus deltoides
Eric Hochberg, 1985
(source)
To be published in an anthology of Japanese environmental philosophy (J. Baird Callicott and James McRae, eds.)

Thinking the ambient
On the possibility of shizengaku (naturing science)
by Augustin BERQUE


1. Subject, nature, and Japanese language
It is generally assumed that one of the main ingredients of the modern Western paradigm was science as instituted by the scientific revolution of the XVIIth century; that is, as founded on the will to objectify phenomena, measure these objects and ascertain their laws through experimentation. This supposed an ontological stance, called dualism, in which the object is essentially distinguished from the subject who observes it. The institution of the modern subject was thus correlative to the institution of the modern object. A telling image of this essential distinction was given by the discovery and implementation of the laws of linear perspective, which placed the observer’s eye outside and back of the picture, converting the scene represented by the latter into a strictly measurable object (PANOFSKY 1927).

mercredi 11 janvier 2017

Trajective-Architecture / Maurice Sauzet

Les Baigneurs (Paul Cézanne, autour de 1890)
(source)
École des hautes études en sciences sociales
La mésologie et les sciences : interactions critiques
– Journée d’étude, jeudi 24 novembre 2016 –

Trajective-Architecture 

Maurice Sauzet

Pour donner mon opinion sur l'architecture qui inonde nos rues et nos campagnes, j'exprime le regret de voir presque toujours ignorer le vécu de l'espace au profit d'une platitude fonctionnelle élémentaire, ou d'une monumentale gymnastique structurelle. A l'inverse ici, nous poursuivons l'objectif d'élever l'architecture au niveau le plus subtil, le plus haut, du ressenti émotionnel de l'espace. Par des méthodes bien définies, sans déroger aux nécessités de raison, nous réalisons une mutation: l'environnement classique froidement objectif devient un milieu pour l'homme. Cette architecture je l'ai initialement nommée "Architecture Naturelle". Apres la création du concept de trajection par Augustin Berque et certaines adaptations, je la nommerai volontiers "Trajective Architecture " On s'efforce ici, de faire bouger les lignes des études habituelles , où techniques, fonctions, et esthétiques supplantent le plus souvent les aspirations émotionnelles des usagers. C'est une remise en cause des méthodes de conception. Elles pallient à cette omission . Omission qui est en vérité un refus... Refus de l'irrationalité de la pulsion émotionnelle.. L'émotion est irrationnelle... Certes... Mais elle fait partie de notre vie..

mercredi 28 décembre 2016

La mésologie et la pensée des relations / Bernard Guy

Onde (Maurice Denis, 1916)
(source)
École des hautes études en sciences sociales
La mésologie et les sciences : interactions critiques
– Journée d’étude, jeudi 24 novembre 2016 –

La mésologie et la pensée des relations

Entre espace, temps et mouvement: des convergences 

Bernard Guy

Résumé 

Nous tentons ici d’articuler notre intelligence de la trilogie temps / espace / mouvement avec la discussion d’un certain nombre de concepts clés de la mésologie (milieu, mouvement, médiance, trajectivité, échelle, écoumène, milieu-temps, milieu-espace...). Dans notre compréhension, le temps n’existe pas. Le temps n’existe pas tout seul : il est abstrait à partir du monde dont il ne peut, en dernière analyse, être séparé. Tenter de comprendre le temps, c’est tenter de comprendre l’abstraction du temps, indissociable de l’espace et du mouvement. 
Cette approche nécessite un accompagnement épistémologique et l’utilisation de deux modes de rationalité à faire intervenir en composition l’un avec l’autre. Au mode standard, disjonctif, substantiel, fait de mots, nous devons ajouter un mode compréhensif, relationnel, fait d’images : pour aller plus vite au cœur de notre approche, nous faisons fonctionner ce second mode à l’aide de représentations diverses fournies par des artistes. De son côté la mésologie propose une critique de l’espace abstrait. C’est une science des rapports de l’humanité à un espace concret, propre à chacun, qu’on appelle le milieu ; par opposition à une localisation simplement géométrique dans un espace identique pour tous, que serait l’environnement.

mercredi 14 décembre 2016

Mésologie et sciences / Augustin Berque

Courbes roulantes à cadre et roues quadrilobées (J. Schröder, 1867)
(source)
École des hautes études en sciences sociales
La mésologie et les sciences : interactions critiques
– Journée d’étude, jeudi 24 novembre 2016 –
Mésologie et sciences de la matière, de la vie, de l'esprit
par Augustin Berque
Résumé – Dans un premier temps, marqué par les physiologistes Robin et Bertillon, la mésologie fut conçue comme une science positive étudiant les milieux et couvrant ce qui est aujourd’hui d’une part le domaine de sciences humaines comme la sociologie, de l’autre celui de sciences de la nature comme l’écologie. En ce sens, elle a périclité. Dans un second temps, marqué en biologie par Uexküll et en philosophie par Watsuji, elle a établi, sous l’influence de la phénoménologie, une distinction capitale entre milieu (Umwelt, fûdo) et environnement (Umgebung, kankyô), ce qui, en tant que science des milieux, a fait d’elle une phénoménologie de la nature et une bioherméneutique, chevauchant comme telle la distinction traditionnelle entre sciences de la nature et sciences humaines. On sonde ici la validité de ses principaux concepts et de ses méthodes au regard des unes et des autres.
Abstract – In its first period,  initiated by physiologists Robin and Bertillon, mesology was conceived as a positive science, studying milieux (environments) and covering what today has become the respective domains of natural sciences like ecology and human sciences like sociology. In this sense, it has become obsolete. In a second phase, marked by Uexküll in biology and by Watsuji in philosophy, it has established, under the influence of phenomenology, a capital distinction between milieu (Umwelt, fûdo) and environment (Umgebung, kankyô), which, as a science of milieux, made it a phenomenology of nature and a biohermeneutics, as such encompassing the traditional distinction between the natural and the social sciences. One sounds out here the validity of its main concepts and its methods as regards both domains.     

Plan – § 1. L’ébauche de la mésologie ; § 2. L’établissement de la mésologie ; § 3. Médiance et trajection ; § 4. Mésologie et sciences humaines ; § 5. Mésologie et sciences de la nature ; § 6. Mésologie, logique et ontologie ; § 7. Mésologie et dépassement de la modernité.